TRIBUNE: Orientation, la fin du « Quand on veut, on peut ! »

mai 2026

Pendant des décennies, l’orientation a reposé sur une promesse devenue mantra éducatif : quand on veut, on peut. Une formule mobilisatrice, presque morale, qui a structuré les discours pédagogiques, inspiré les politiques publiques et nourri l’idée que chacun pouvait construire librement son avenir, à condition d’y mettre suffisamment de volonté. Mais cette promesse se fissure. Non parce que les jeunes auraient changé, mais parce que le monde dans lequel on leur demande de se projeter n’a jamais été aussi instable. Dans ce contexte, continuer à dire aux jeunes qu’ils peuvent tout construire relève moins de l’optimisme que de l’illusion. Que vaut une promesse d’avenir quand les règles du jeu changent en permanence ? Est-il raisonnable d’expliquer aux jeunes que leur engagement suffira quand le contexte rend les parcours si fragiles ?

Trois paradigmes pour comprendre l’impasse actuelle

Depuis un siècle, l’orientation s’est structurée autour de trois grands paradigmes. Le positivisme, dominant jusqu’aux années 1950, reposait sur un monde stable : à des aptitudes mesurables correspondaient des métiers identifiables. L’orientation consistait à trouver la “bonne place”. Dans l’enseignement supérieur, cela s’est traduit par une approche par programme : des savoirs disciplinaires structurés, transmis de manière verticale, dans un univers où carrières et connaissances évoluaient lentement. Former, c’était avant tout transmettre un corpus stable tandis que l’orientation restait largement implicite.

Puis le constructivisme s’est peu à peu imposé, à mesure que les sociétés devenaient plus ouvertes et plus mobiles. L’individu pouvait se projeter, se former, se réorienter. La carrière devenait un objet à construire. Le “quand on veut on peut” trouvait alors toute sa cohérence, dans un monde encore suffisamment rassurant pour soutenir les projets. Ce paradigme s’est progressivement incarné à travers la généralisation de l’approche par compétences : former des individus capables de mobiliser savoirs et savoir-faire dans des situations variées, individualiser les parcours, rendre visibles les acquis. Cette évolution a produit des effets indéniablement positifs : clarification des objectifs pédagogiques, essor des pédagogies actives, meilleure articulation avec le monde du travail.

Mais les sociétés contemporaines, plus instables et fragmentées, révèlent aujourd’hui l’angle mort du constructivisme : construire suppose un environnement relativement stable. Or le monde du travail est devenu mouvant, imprévisible, parfois brutal. Fonder l’orientation sur la seule capacité à “se construire” revient à demander aux jeunes d’ériger leur avenir sur un sol qui se dérobe. Le paradoxe est frappant : jamais l’enseignement supérieur n’a autant misé sur les compétences au moment même où leur obsolescence s’accélère. Former à des savoir-faire identifiés ressemble désormais à une course sans fin, dans un paysage qui se transforme plus vite que les référentiels, plaçant étudiants comme établissements dans une logique de rattrapage permanent.

L’enseignement supérieur face à ses propres tensions

L’enseignement supérieur n’est pas resté immobile face à cette mutation. Depuis vingt ans, il est progressivement devenu un acteur central de l’orientation, sous l’effet de la massification étudiante, des politiques européennes d’orientation tout au long de la vie et des injonctions croissantes à l’employabilité.

Services d’orientation et d’insertion, modules de projet personnel et professionnel, pédagogies par projet, alternance, incubateurs, career centers : jamais l’offre d’accompagnement n’a été aussi riche.

La montée en puissance des soft skills en est un révélateur fort. Communication, adaptabilité, esprit critique, réflexivité, travail en équipe : ces compétences dites transversales traduisent une intuition juste. Les établissements cherchent à aider les étudiants à s’identifier autrement que par un diplôme ou une expertise technique rapidement périssable. On pressent bien qu’il faut aller vers quelque chose de plus identitaire, de plus personnel. Mais cette évolution reste souvent inachevée. En restant formulées comme des compétences, les soft skills risquent de prolonger l’illusion qu’il suffirait de les acquérir pour être prêt. Elles s’approchent du personnalisme sans encore l’assumer pleinement.

La généralisation systémique de l’approche par compétences et des compétences à s’orienter participe de la même dynamique. Le concept est habile : il rend l’orientation accessible, enseignable, démocratique. Mais il porte aussi un risque majeur : celui de laisser croire que tout est possible pour tous, au moment même où le monde rend cette promesse intenable. À force de vouloir rassurer, on peut fragiliser.

Le personnalisme : un nouveau socle pour l’enseignement supérieur

C’est ici qu’émerge un troisième paradigme, encore trop peu nommé dans le champ de l’orientation : le personnalisme. Là où le constructivisme valorisait avant tout le projet, il remet au centre la personne réelle, avec ses ressources, ses vulnérabilités, ses contraintes. Il ne promet pas que tout est possible. Il affirme une vérité plus sobre, mais plus juste : quand on peut, on veut. Ce n’est pas une rupture, mais une mue nécessaire de l’enseignement supérieur face à un monde devenu structurellement instable.

Dans le paysage de la formation post-bac, cette évolution peut trouver un prolongement pédagogique naturel dans ce que l’on appelle l’approche orientante. Importée du Canada, cette approche est souvent déployée dans le primaire et le secondaire. Elle aurait tout sa place dans les universités et grandes écoles. Elle ne se contente pas d’ajouter des dispositifs d’orientation : elle en change la finalité. Là où l’approche par compétences se concentre sur le « faire », l’approche orientante réintroduit le « devenir ».

Ce déplacement est décisif. Il fait reposer l’avenir non plus sur un environnement extérieur instable, mais sur un socle intérieur relativement robuste : la connaissance de soi. Il s’agit moins d’apprendre à s’adapter indéfiniment que de comprendre à partir de quoi, et de qui, l’on s’adapte.

Dans cette perspective, la carriérologie apparaît comme la discipline maîtresse du XXIᵉ siècle. Au croisement des sciences de l’éducation et de la psychologie de l’orientation, cette pédagogie émergente ne cherche pas à optimiser des choix dans un monde incertain, mais à aider chacun à faire sens de sa trajectoire dans la durée.

La nouvelle équation de l’éducation

Comme le 1 + 1 = 2 ou les premiers apprentissages du B.A.-BA à l’école primaire, une nouvelle équation doit désormais s’imposer dans l’enseignement supérieur : Be + Have = BeHave. Son principe est simple, presque évident : ce que l’on est, to be (une personnalité, un tempérament, un caractère,) et ce que l’on a, to have (, des compétences, des savoirs, des savoir-faire, une expertise) permettent d’identifier les environnements professionnels alignés, créateurs de comportements professionnels vertueux, to behave.


Enseigner sans outiller à cette connaissance de soi, c’est laisser les jeunes naviguer à vue. À l’inverse, leur donner ces repères, c’est leur permettre de s’appuyer sur ce qui tient en eux, même quand tout bouge autour. C’est leur offrir des leviers concrets pour se situer, choisir une orientation, construire une trajectoire et garder un cap dans un monde devenu incertain.

Cette équation est pleinement compatible avec les exigences du supérieur, public comme privé, à condition d’assumer ce changement de paradigme.

Un train est en train de passer pour les établissements du supérieur : celui d’une orientation enfin repensée à l’aune du personnalisme. Le manquer, ce serait continuer à promettre aux jeunes le récit d’une réussite entièrement à portée de volonté, alors même que le sol se dérobe sous leurs pieds. Le prendre, c’est accepter de dire une vérité moins séduisante, mais infiniment plus juste : dans un monde instable, ce n’est pas le “quand on veut, on peut” qui protège. C’est ce qui tient en soi : la solidité intérieure, ce “quand on peut, on veut”.